Fernand Braudel Center, Binghamton University
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Commentary No. 142, 01.08.2004
Introduction aux élections présidentielles
américaines
Depuis au moins un siècle, les élections
présidentielles américaines ont toujours représenté des échéances politiques
très importantes. Elles affectent tout un chacun, dans le monde entier. Celles
de novembre 2004 font l’objet d’une attention toute particulière, et ce, pour
plusieurs raisons. Tant aux Etats-Unis que dans le reste du monde, un plus
grand nombre de personnes qu’à l’accoutumé mesurent l’importance de cet
événement. Ensuite, les pronostics sont unanimes sur le caractère extrêmement
“ serré ” de ce scrutin. Enfin, il apparaît très clairement, à chacun
des deux camps, qu’il ne peut se permettre de perdre la partie.
Pour comprendre l’enjeu des
élections présidentielles américaines, il convient d’en observer tout d’abord
certains traits structurels qui les différencient des grandes élections dans la
quasi-totalité des autres pays où se déroulent des élections dignes de ce nom.
Le premier élément, c’est la nature authentiquement présidentielle du système
politique des Etats-Unis. Autrement dit, les Etats-Unis n’élisent pas un parlement
qui choisirait à son tour un premier ministre. Il ne s’agit pas non plus d’un
système semi-présidentiel à l’image du régime français, où la capacité à
gouverner du Président de la République est sévèrement limitée s’il ne contrôle
pas, également, le parlement. De plus, l’élection présidentielle américaine ne
comporte qu’un seul tour (là encore, elle se différencie du système français).
Des partis moins importants en nombre d’électeurs que les deux principaux ne
peuvent se désister en faveur de ceux-ci, lors d’un deuxième tour (inexistant).
Cette caractéristique seule explique pourquoi les Etats-Unis ne peuvent se
soustraire à la logique du système bipartite. L’élection du président, pour un
mandat dont la durée est fixée à quatre ans, est une proposition du type
“ tout ou rien ”. Il en s’ensuit qu’à moins de bâtir une large
coalition pour l’emporter, le candidat est sûr de perdre. Dans un système à
deux tours, en revanche, des tiers partis sont susceptibles de décider d’un
scrutin, en faveur d’un parti qui, sans leur apport, ne remporterait qu’une
minorité des voix et verrait donc l’élection lui échapper.
En outre, comme si ce système
bipartite n’était pas suffisant, les Etats-Unis ont conservé une étrange
relique datant du XVIIIe siècle : un Collège électoral, issu du
vote des électeurs de chacun des cinquante Etats et constitué de grands
électeurs (ou délégués) qui à leur tour éliront le président. Le nombre de ces
grands électeurs, pour chaque Etat, est égal au nombre de ses députés à la
Chambre des Représentants (plus ou moins proportionnel à la population…)
augmenté de deux (nombre de sénateurs par Etat, ndt). La clause de sauvegarde
“ plus deux ” permet de garantir que les Etats les plus petits auront
un poids relatif légèrement plus important que les plus grands… Et, dès lors
que la population des Etats est déterminée par la concentration des gens dans
les villes et leurs banlieues, le système accorde un poids relatif plus
important aux habitants des zones rurales et des petites villes. Une des conséquences
de cet état de faits, c’est que quelqu’un peut être élu président des
Etats-Unis avec moins de voix que son concurrent. Ce qui s’est produit déjà
plusieurs fois. L’exemple le plus récent est celui de la dernière élection en
l’an 2000…
Troisième élément
structurel : les lois de chaque Etat prévoient qu’une majorité des
électeurs, dans ledit Etat, choisit la totalité des délégués de cet Etat (règle
du scrutin majoritaire à un tour ou winner take all, ndt). Ce qui
signifie que les élections n’ont d’importance que dans les Etats où le vote est
serré. Dans le cas des élections présidentielles à venir, on estime que la
partie sera serrée dans dix-neuf des cinquante Etats au plus, et très
serrée dans sept autres. Le moindre revirement des électeurs dans sept Etats
est par conséquent susceptible de jouer un rôle déterminant dans la désignation
du futur président des Etats-Unis d’Amérique…
Tout ceci explique pourquoi le
système politique américain repose sur
deux grands partis, dont chacun est en réalité une coalition de différentes
tendances. Historiquement, le parti démocrate représentait la gauche du centre,
et le parti républicain la droite du centre. Cette division était
essentiellement le reflet de considérations économiques : droits des
travailleurs, Etat-providence, politique fiscale. En 1936, le président
Franklin Roosevelt fut qualifié par nombre de républicains de “ traître à
sa classe ”, parce que, bien qu’étant lui-même issu d’une riche famille de
la haute bourgeoisie, il mit en place le New Deal et soutint les droits
des ouvriers à s’organiser en syndicats. Cette séparation, sur les questions
économiques, reste pertinente. Néanmoins, elle est devenue quelque peu
secondaire, dans la différenciation entre les deux principaux partis, tout
particulièrement au cours des deux dernières décennies.
Le parti démocrate vient tout
juste de tenir sa convention, qui s’est soldée par la désignation du candidat
John Kerry. Tous les commentateurs s’accordent pour dire qu’il s’est agi d’une
convention exceptionnellement consensuelle. Quasiment aucune voix discordante
ne s’est fait entendre, sur aucun sujet. Ceux des délégués du parti qui avaient
quelque réserve au sujet de Kerry l’ont gardée par-devers eux, mûs par leur
volonté farouche de chasser George W. Bush de la Maison Blanche. Le ton de
cette convention a été contrôlé avec soin, afin de ne développer que des thèmes
susceptibles de séduire les électeurs “ indécis ” dans les Etats clés
susmentionnés qui décideront de l’issue de l’élection.
On est fondé à se demander ce qui
a bien pu amener les démocrates à afficher une telle unité. Qu’est-ce qui les
rassemble ? Certes pas la politique étrangère. Tandis que la majorité des
délégués et des électeurs démocrates pensent que la guerre en Irak fut une
erreur tant morale que politique, ce n’est pas ce que pense Kerry, ni ses
proches conseillers, et ce n’est pas non plus la position officielle du parti
démocrate. De fait, Kerry a plutôt tendance à dire que la guerre a été menée
maladroitement. Les Etats-Unis, de son point de vue, auraient dû permettre aux
inspections (d’armements) de se poursuivre. Les Etats-Unis auraient dû
travailler de manière plus rapprochée avec leurs alliés traditionnels. Et Kerry
promet d’y veiller dorénavant. Ce qu’il propose, c’est de renforcer la puissance
militaire des Etats-Unis et non leur retrait d’Irak…
Qu’est-ce qui peut bien unir les
démocrates ? Pourquoi tous les militants anti-guerre s’apprêtent-ils à
voter Kerry, en dépit de sa propre position sur l’Irak, qualifiée même par le Washington
Post, un quotidien centriste, d’“ occasion manquée ” ?
Sont-ce les questions d’ordre économique ? Dans ce domaine, les
divergences entre les deux partis existent, indubitablement. Mais les
républicains s’efforcent d’en minimiser l’importance. Et à la différence de ce
qui se passait en 1936, les oppositions ne sont pas clairement tranchées.
Durant les années Clinton, il n’y a eu aucune avancée majeure en matière de
programmes sociaux. Disons plutôt que Clinton a mis en œuvre les prétendues
“ réformes du système de bienfaisance” inscrites depuis longtemps au
programme des républicains…
Si les lignes de partage sont
floues en matière de politique étrangère et économique, il y a un domaine, en
revanche, où les frontières entre parti démocrate et parti républicain,
aujourd’hui, sont tout à fait visibles. C’est le domaine social, avec ses trois
composantes : multiculturalisme, libéralisme social et environnement. Dans
ce dernier domaine, 95 % des démocrates sont d’un côté de la barrière, et une
écrasante majorité des républicains sont de l’autre côté.
Si 90 % des Noirs et de 70 à 80 %
des Latinos votent démocrate, c’est pour d’excellentes raisons. En dépit de
leur frustration – très profonde – face à la défense insuffisante de leurs
droits par les démocrates, ils savent très bien que les républicains
s’emploient à démolir ceux qu’ils possèdent déjà – en soutenant des lois qui
les privent de fait des droits électoraux, en s’opposant à la discrimination
positive, en faisant tout pour mettre en vigueur des lois autorisant la seule
langue anglaise, et en réduisant (voire même en stoppant totalement) les flux
d’immigration en provenance du monde “ non-blanc ”.
En matière de libéralisme social,
les deux principaux sujets qui ont divisé les Américains au cours des deux
dernières décennies environ – à savoir :
l’avortement (seul thème expliquant le fait que les femmes soient plus enclines
à voter démocrate que les hommes) et les droits des homosexuels – placent,
encore une fois, l’immense majorité des démocrates d’un côté et la majorité des
républicains de l’autre. Un troisième problème a récemment vu le jour :
celui des expérimentations sur le génome humain (auxquelles Bush et le parti
républicain sont foncièrement opposés). Ces questions de libéralisme social
sont liées aux revendications en matière de “ libertés civiles ”,
particulièrement menacées aujourd’hui par les politiques déployées par le
procureur général Ashcroft et le Patriot Act [ensemble de mesures
législatives adoptées à la suite des attentats du 11 septembre 2001, autorisant
un contrôle étatique accru des faits et gestes des habitants du pays, ndt].
Enfin : l’environnement. C’est un
sujet politique inventé par les républicains au tournant du vingtième siècle.
Mais la plupart des républicains l’ont abandonné depuis longtemps, et
l’administration Bush s’est ingéniée à démanteler toute avancée réalisée par
l’administration Clinton en la matière.
Ce sont ces mêmes problèmes
sociaux, et non ceux relevant de la politique étrangère ou de la politique économique,
qui expliquent l’importance que prennent, aux yeux des électeurs américains,
les nominations judiciaires, en particulier à la Cour Suprême et aux neufs
cours d’appel. Le parti républicain s’est fermement engagé à nommer des juges
hostiles à toute extension des droits du citoyen dans ces différents domaines.
Si le parti démocrate remporte
les élections présidentielles, en novembre prochain, cela sera dû, dans une
grande mesure, au soutien enthousiaste – sinon éperdu – des gens qui ont à cœur
ces questions sociales. Sans nul doute, les démocrates espèrent séduire
quelques électeurs indécis grâce à leurs positions sur certaines questions
économiques, ainsi que d’autres segments de l’électorat mécontents de la
politique étrangère de Bush.
Mais l’unité du parti démocrate
ne se fait pas sur les considérations de
politique étrangère.
Et les changements qu’une
administration Kerry est susceptible d’apporter concerneraient, au cas où il
serait élu, beaucoup moins la politique étrangère ou la politique économique
que ce vaste domaine social.
Par Immanuel Wallerstein
Traduit de l’américain par Esther
Ménévis
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Ces commentaires,
édités deux fois le mois, sont censés être des réflections sur le monde
contemporain, à partir non des manchettes du jour mais de la longue durée.
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