Fernand Braudel Center, Binghamton University
http://fbc.binghamton.edu/commentr.htm
Commentary, n° 146,
01.10.2004
Après l’Irak : l’Iran ?
L’Iran, avec les armes nucléaires qu’éventuellement il détient, est redevenu le sujet d’une discussion intensive dans les médias et de débat, tant au sein du gouvernement américain que dans les milieux diplomatiques mondiaux. Le contexte immédiat est évident. Quand il a mis sur pied son « axe du mal », George W. Bush a couché sur la liste l’Iran, en compagnie de l’Irak et de la Corée du Nord, considérant ce pays comme l’un des trois « voyous » en question. Ce après quoi, les Etats-Unis envahirent l’Irak. Par ailleurs, ils ont lancé des discussions à très grande vitesse avec la Corée du Nord, au sujet de son programme nucléaire putatif. Discussions dont on sait qu’elles n’ont rien donné…
L’Iran eut droit à un traitement différent. L’Agence Internationale de l’Energie Atomique (IAEA) a voulu inspecter les installations nucléaires iraniennes, puis elle a publié un rapport faisant état d’une certaine préoccupation au sujet de ce qui s’y passe. L’Iran a protesté de sa bonne foi, affirmant qu’il ne cherchait à se procurer des installations permettant d’enrichir l’uranium qu’à seule fin de produire pacifiquement de l’énergie électronucléaire. Les puissances européennes et la Russie ont réclamé de l’Iran des garanties plus solides, leur prouvant qu’il n’entendait pas rejoindre le club des puissances nucléarisées. Les Etats-Unis désiraient une action immédiate du Conseil de sécurité de l’ONU, allant jusqu’à la menace de sanctions, à cet effet. Les Européens refusèrent, s’en remettant à la poursuite de l’action diplomatique. Toutefois, l’Iran suspendit les autorisations d’inspection accordées à l’IAEA, afin de marquer son mécontentement, après les accusations portées contre lui. Toute cette question semble aujourd’hui bloquée, et dans une impasse. Israël fait savoir depuis quelque temps qu’il ne tolèrera pas que l’Iran rejoigne le club nucléaire et il s’est réservé la possibilité de recourir à l’intervention militaire. Quant à Washington, il semble qu’on y débatte intensément, à l’intérieur de l’administration Bush, au sujet de la question de savoir si les Etats-Unis doivent, ou non, envisager une action militaire. Soit directe, soit via Israël…
Que se passe-t-il ? Regardons la question du point de vue de chacune des puissances concernées. Les Etats-Unis et Israël ne croient pas l’Iran, lorsque ce pays affirme qu’il n’a pas l’intention de développer des armes nucléaires. Les Européens de l’Ouest et les Russes ne sont pas terriblement convaincus par les dénégations iraniennes, et ils pensent que la pression internationale peut amener l’Iran à renoncer à de telles aspirations. Les Iraniens semblent penser, au minimum, deux choses : a) il n’existe, en l’état actuel du droit international, aucune loi qui rende illégitime le développement, par eux, de capacités de production d’uranium enrichi à des fins pacifiques ; mais probablement pensent-ils aussi, b) qu’il n’y a, pour eux, aucune raison impérieuse de ne pas développer des armes nucléaires ? ! ?
La logique iranienne est simple. Il y a, aujourd’hui, dans le monde, au moins huit puissances nucléaires. Au moins six d’entre elles sont des pays voisins de l’Iran, militairement : Israël, l’Inde, le Pakistan, la Russie, la Chine et – bien entendu – les Etats-Unis. Les Iraniens ont le sentiment qu’il n’existe nulle raison morale pour laquelle l’Iran serait moins fondé à détenir des armes nucléaires que les pays cités. Et, tant que l’Iran n’en disposera pas, ils pensent que sa position, tant politique que militaire, dans sa région du monde, demeurera amoindrie. Les Etats-Unis et Israël sont d’accord sur l’analyse consistant à dire que telle est bien la logique de la position adoptée par l’Iran. Par conséquent, ils n’accordent aucun crédit aux objurgations diplomatiques de l’Iran, lorsque ce pays affirme qu’il n’a nulle intention de développer des armes nucléaires, objurgations qu’ils considèrent n’être qu’un simple rideau de fumée destiné à calmer l’opinion publique mondiale et à donner à l’Iran le temps nécessaire pour mener l’opération à bien.
Je suis d’accord, moi aussi, pour dire que telle est bien, en l’occurrence, la position iranienne. La question posée, par conséquent, est celle du « quoi ? » : qu’est-ce que l’Iran considère représenter une nécessité militaire, pour faire face à une possible action militaire des Etats-Unis à son encontre ; et qu’est-ce qu’Israël et les Etats-Unis considèrent-ils, de leur côté, représenter une menace militaire, pour eux ? Les Européens et la Russie sont pris en sandwich, et ils ne savent pas trop que faire ? Pour l’essentiel, ces pays passent leur temps à parler pour ne rien dire. Analysons, par conséquent, les conséquences réelles de l’accession de l’Iran au club nucléaire, disons d’ici deux ou trois ans… Est-il envisageable que l’Iran s’engage dans un conflit militaire avec quelqu’un d’autre – Israël, l’Irak, l’Afghanistan… - lorsqu’il détiendra ces armes ? Cela semble extrêmement peu probable. Pour sûr, l’acquisition de telles armes rendrait la position de l’Iran plus forte vis-à-vis des pays de la région. De cela, peu de gens semblent douter. Mais : est-ce là un facteur potentiel de conflictualité ?
De quoi les Etats-Unis et Israël ont-ils véritablement peur ? Dans le cas d’Israël, tout renforcement d’un quelconque pays arabe ou musulman voisin est considéré par ce pays comme un développement négatif, qu’il faut immédiatement contrer. L’Iran est non seulement ouvertement et vigoureusement hostile à Israël, mais il est le principal soutien du Hezbollah, chez son voisin libanais. L’effet réel d’une capacité nucléaire iranienne, pour Israël, serait de considérablement réduire sa capacité à prendre des mesures militaires fortes contre ses voisins. Voilà qui suffit, du point de vue d’Israël, à lui donner le sentiment qu’empêcher l’Iran de développer toute capacité nucléaire est pour lui une priorité absolue. Et Israël, à l’évidence, est en train d’envisager la possibilité de lancer un raid aérien préventif, afin de détruire les capacités nucléaires iraniennes, à l’instar de ce qu’il a fait en Irak, il y a une vingtaine d’années.
Le point de vue américain est légèrement différent. Les Etats-Unis peuvent penser que les craintes israéliennes sont un tantinet exagérées. Ils pourraient même admettre que l’Iran ne lancera vraisemblablement aucune attaque nucléaire contre qui que ce soit, et qu’il ne donnera pas d’armes atomiques à Al-Qa’ida. Ce que les Etats-Unis redoutent véritablement, c’est que, au cas où l’Iran serait admis au sein du club nucléaire, cela ferait une brèche dans la digue, légitimant une déferlante de tentatives, de la part d’autres pays, de devenir eux aussi des puissances nucléaires : la Corée du Sud, Taiwan et le Japon ; le Brésil et l’Argentine ; l’Afrique du Sud ; l’Ukraine… et sans doute, d’autres pays encore. Sans oublier l’Irak ! Car, si l’Iran a des armes nucléaires, le régime irakien, quand bien même serait-il dirigé par Iyad Allawi (on ne sait jamais : au cas où il passerait l’hiver…), ne voudra-t-il pas en avoir, lui aussi ?
Les Etats-Unis détiennent vraisemblablement (de très loin) le plus important équipement militaire au monde, aujourd’hui, et personne ne les talonnera, en la matière, avant une bonne vingtaine d’années, au minimum. Mais la dissémination généralisée d’armes nucléaires, fussent-elles de seconde catégorie, deviendrait une énorme contrainte pour le recours des Etats-Unis à la force armée. Les Etats-Unis sont d’ores et déjà confrontés à des problèmes sérieux, du fait qu’ils ne disposent pas d’effectifs militaires assez étoffés (par opposition à leur équipement militaire surabondant) qui leur permettent d’imposer leur volonté sur le terrain. Leurs efforts militaires risqueraient fort de connaître virtuellement un grincement de freins aboutissant à leur immobilisation générale, si seulement vingt-cinq pays disposaient d’une ou deux bombes nucléaires… Pour la tant vantée suprématie militaire des Etats-Unis, il s’agit d’une situation où « soit ça passe, soit ça casse »…
Sachant cela, que va-t-il se passer ? Même une bonne moitié du régime de Bush hésite aujourd’hui à prendre la décision d’une véritable action militaire contre l’Iran. Le Pentagone n’a pas les personnels voulus. Les Etats-Unis n’ont pas l’argent voulu. Et si l’Irak est difficile à occuper, la difficulté serait au moins dix fois plus importante, en Iran. Aussi, en réalité, les Etats-Unis ont-ils une position au moins aussi hésitante que les Européens. L’administration Bush, elle, ne veut pas le reconnaître : c’est la seule différence. Et si Kerry devenait président, bien peu de choses changeraient, en la matière.
Il est vraisemblable que les Iraniens tiennent le même raisonnement. Aussi vont-ils persister. Israël peut, bien entendu, perdre patience. Mais il n’est pas du tout évident qu’il dispose de la force militaire indispensable pour détruire effectivement la capacité nucléaire iranienne, dans son développement actuel. Et l’opinion publique mondiale n’est plus la même qu’il y a vingt ans (au moment de l’intervention israélienne en Irak). Une frappe militaire israélienne porterait sans doute le rougeoiement des braises de l’hostilité mondiale à son encontre à un éclat encore inconnu jusqu’ici.
Au total, cela nous donne quoi ? D’ici deux ans, l’Iran sera probablement devenu une puissance nucléaire, et le monde se fera sans doute à cette idée, exactement de la même manière qu’il s’est adapté à la détention de l’arme nucléaire par l’Inde et le Pakistan. Mais on ne peut être certains que les fanatiques du gouvernement américain (les civils, pas les militaires : ceux-ci sont des gens raisonnables…) pourront vivre avec cette idée. On ne peut non plus être certains que le gouvernement israélien pourra être maîtrisé.
Dans l’un comme dans l’autre cas, le scénario prendrait une tournure entièrement différente…
Par
Immanuel Wallerstein
Traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier pour http://quibla.net
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Ces commentaires,
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