Fernand Braudel Center, Binghamton University
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Commentary, n° 149, 15.11.2004
Les élections de 2004 aux Etats-Unis
Ainsi, Georges Walker Bush a été réélu président des Etats-Unis, et il a accru
sa marge de soutien, dans les deux chambres du Congrès. Que va-t-il se passer,
désormais – aux Etats-Unis, et dans le monde ? Avant de procéder à une
quelconque analyse de la situation mondiale, il est indispensable de nous
intéresser à la personne de Bush. Bush est, de très loin, le président le plus
à droite que les Etats-Unis aient eu depuis la Grande Crise de 1929. Il s’agit
aussi du président le plus agressivement réactionnaire de toute l’histoire des
Etats-Unis. J’utilise le terme « réactionnaire » dans l’acception
politique classique de ce qualificatif, pour désigner quelqu’un qui désire
faire tourner les aiguilles de l’horloge politique à l’envers.
Durant son
premier mandat, Bush a amplement démontré qu’il n’a nulle intention de jouer le
rôle d’un modérateur partisan du compromis dans la mise en application de son
programme. Bien au contraire : il veut imposer ses objectifs à coups de bulldozer,
en piétinant les forces de l’opposition, voire même les membres trop timorés de
son propre camp. Il a déjà dit très clairement que sa réélection lui a acquis
un capital politique supplémentaire, et qu’il a bien l’intention de l’utiliser
exactement comme il entend le faire.
Au sein du Parti
républicain, Bush dispose de trois forces assez bien individualisées : la
droite chrétienne, le milieu des grosses affaires, et les militaristes. Chacune
de ces forces est en train de compter ses billes, et de mettre la pression sur
Bush, chacune au service de ses intérêts propres. Leurs priorités, toutefois,
sont très différentes entre elles, et aucune de ces trois forces n’apporte aux
marottes des deux autres un soutien allant au-delà des paroles verbales.
La droite
chrétienne est fondamentalement préoccupée par des questions strictement
internes aux Etats-Unis. Elle a concentré ses tirs sur deux questions de
l’heure : le mariage gay et l’avortement. Ce que ses partisans veulent,
c’est de rendre le mariage entre homosexuels impossible. Pour ce faire, de
manière définitive, ils ont besoin d’un amendement à la constitution. Ils
veulent aussi mettre l’avortement hors-la-loi, ce qui exige que la Cour Suprême
casse le jugement intitulé « Affaire Roe Vs. Wade ». Le faire, de
manière irrévocable, implique de nouvelles nominations à la Cour Suprême, afin
qu’une telle décision de cassation remporte une majorité d’au minimum 5 voix
contre 4. A ce jour, trois juges sont prêts à voter en ce sens, mais l’un
d’entre eux est sur le point de prendre sa retraite. Bush doit donc nommer
trois juges déterminés à casser le jugement Roe Vs. Wade.
Mais ce n’est là
que le début du programme politique de la droite chrétienne. Ils veulent casser
l’ensemble de la libéralisation des mœurs, qui fut l’une des caractéristiques
marquantes du vingtième siècle, non seulement aux Etats-Unis, mais aussi en
Europe, et dans la quasi-totalité du reste du monde. Aux Etats-Unis, s’ils
devaient un jour en finir avec le mariage gay et l’avortement, ils passeraient
à l’interdiction de la contraception, à l’interdiction des relations
homosexuelles, à la limitation, voire à l’interdiction du divorce et, pour
certains d’entre eux, tout au moins, à l’éviction des femmes des emplois, et
peut-être même du droit de vote. Une autre partie de leur agenda consiste à
renverser la marche des aiguilles de l’horloge en matière de racisme, et à
restaurer des Etats-Unis socialement et politiquement dominé par les
Protestants Blancs. Ils commenceraient, pour ce faire, par mettre fin à toute
forme de discrimination positive, après quoi ils s’attaqueraient aux questions
de l’immigration, voire, pourquoi pas ?, au droit de vote. Cela remettrait
en cause l’ensemble de l’évolution sociale que les Etats-Unis ont connue,
depuis le début du vingtième siècle.
Voilà, bien
entendu, qui n’exprime les intentions que des plus extrémistes. Mais il
convient de noter que, pour le moment, ce groupe extrémiste contrôle
l’essentiel des structures politiques de la droite chrétienne, et joue un rôle
prépondérant au sein du Parti républicain. Leur stratégie politique consiste à
obtenir des tribunaux qui donneraient aux assemblées l’assise légale leur
permettant d’entériner ce genre de décisions, en nommant des gens assez jeunes
pour garantir une institutionnalisation de ces décisions, puis en procédant à
l’élection de législatures ainsi constituées.
Sont-ils
susceptibles d’y parvenir ? La droite chrétienne est, incontestablement,
dans la meilleure position qu’elle n’ait jamais eu afin d’obtenir la nomination
des magistrats de ses rêves. Elle pourrait même être à même d’obtenir un
amendement à la constitution, bien que cela exige le vote des deux tiers des
voix au Sénat, et la confirmation des trois quarts des Etats. Ce ne sera certes
pas facile, mais ce n’est absolument pas inenvisageable, surtout si Bush jette
tout son poids dans la bataille.
Inutile de
préciser que cette bataille sera menée sur le terrain politique et par les
moyens politiques, et qu’elle dérangera fortement la majorité encore importante
des Républicains dits « modérés ». Bush soutiendra la droite
chrétienne, tant que cela ne mettra pas en cause ce qu’il a l’intention de
faire sur le front de l’économie, qui est beaucoup plus important, pour lui,
ainsi bien sûr que pour ses partisans du milieu des affaires. Que veulent les
conservateurs économiques ? Ils veulent, eux aussi, faire tourner les
aiguilles à l’envers – en matière d’impôts, de réglementation environnementale,
de procès intentés à leur encontre, de dépenses de santé. Sur la fiscalité,
c’est très simple : ils veulent faire passer le fardeau des impôts du dos
des riches sur le dos des non-riches. Ils poursuivent cet objectif de bien des
manières : abaissement des taux d’imposition pour les catégories de
revenus les plus aisées, suppression des impôts sur les plus-values boursières,
et les ainsi dites « réformes » de la sécurité sociale et des
assurances médicales. L’objectif immédiat étant de pérenniser les coupes
fiscales majeures du premier mandat Bush, et de permettre aux assujettis aux
cotisations sociales d’opter pour des assurances privées, appelées
« comptes personnels ». Cette solution permettrait de dispenser des
personnes plus jeunes et en meilleure santé d’alimenter le fonds qui permet
actuellement de verser les retraites. En extrapolant, on en arriverait assez
rapidement à la suppression pure et simple de la sécurité sociale (conquête de
l’administration Roosevelt, en 1935). Les finances de l’Etat pourraient alors
être approvisionnées soit par une taxe forfaitaire ou par un système de
taxation indirecte nationale (TVA), hautement régressifs, l’une comme l’autre.
Sur le front de
l’environnement, le plus gros du programme de Bush serait poursuivi par décrets
du gouvernement, bien qu’ils tenteraient encore d’obtenir la réalisation du
pipeline trans-Alaska avant la fin de la législature. Ils comptent sur le fait
que les tribunaux nouvellement appointés par leurs soins ne feraient rien pour
s’y opposer. Il en va de même de leurs efforts pour restreindre ce qu’on
appelle les « procès collectifs » [class actions], au moyen desquels
de grosses entreprises sont tenues responsables de leurs éventuels méfaits. En
ce domaine, Bush essaiera de mettre en vigueur la « réforme du dol »,
limitant les montants des pénalités financières que les tribunaux sont
susceptibles d’imposer. Et, bien sûr, Bush s’est engagé à ne rien entreprendre
qui risquerait de priver les compagnies pharmaceutiques de leurs niveaux de
profit indécents, tout en continuant à mettre en application ses soi-disant
« réformes » en matière de remboursement de médicaments, qui
devraient, normalement, réduire ces bénéfices nets.
Voilà un combat,
là encore, qui sera mené sur le terrain politique. La plus lourde contrainte à
peser sur l’administration Bush proviendra moins des Démocrates que des couches
capitalistiques les plus sophistiquées, qui s’inquiètent, ces jours-ci, d’un
possible effondrement du dollar et d’une dette budgétaire monstrueuse,
s’accroissant par bonds et rebonds, lesquels pourraient conduire à un véritable
désastre pour le marché des valeurs. D’aucuns, dans ces milieux, commencent à
dire que si ces changements sont appelés à se poursuivre, le gouvernement des
Etats-Unis doit en limiter les coûts. Et le seul endroit où le gouvernement
pourrait procéder à des coupes budgétaires conséquentes, à court terme, c’est
le budget militaire, ce qui nous amène à parler de la troisième force, celle
des militaristes (dont les néocons).
Les militaristes
veulent retrouver les jours – c’était hier – où les Etats-Unis étaient la
puissance hégémonique indiscutée dans le monde, à l’époque où ils pouvaient
dicter ce qui devait se passer, n’importe où, ou presque n’importe où. Cette
force-ci a accédé à la première place dans l’administration durant le premier
mandat de Bush, et la question posée est celle de savoir si les militaristes
pourront s’accrocher à la barre, au cours de son deuxième mandat. La guerre
d’Irak, c’est évident, n’a pas pris la tournure que les militaristes et les
néocons espéraient et avaient prédite. De plus, ils commencent à avoir des
difficultés au pays, non seulement avec le mouvement anti-guerre, mais aussi
avec certaines forces conservatrices et centristes, qui maudissent
l’aventurisme et le coût économique exorbitant de l’invasion de l’Irak. Il est
clair, également, que les forces armées elles-mêmes, bien qu’elles soient
toujours heureuses de percevoir toujours plus d’argent pour acquérir leur
matériel, font carrément la gueule de se retrouver, encore une fois, empêtrées
dans un conflit armé qu’elles sont très loin de considéré comme gagné. Elles
redoutent le retour de manivelle qu’un retrait causerait aux forces armées
elles-mêmes. Les plus hauts dirigeants des forces armées se souviennent du
Vietnam ; à l’époque ils étaient, tous, de jeunes officiers.
Les militaristes
civils semblent quant à eux désireux de pratiquer la fuite en avant, et très
rapidement : envahir l’Iran, envahir Cuba… C’est là toutefois le théâtre
d’opérations sur lequel l’agenda de Bush semble le moins susceptible de
réussir, et même d’être essayé. Mise à part l’hostilité croissante, dans le
monde entier, envers les Etats-Unis considérés comme un « Etat
voyou » [la Hongrie a choisi le lendemain des élections américaines pour
annoncer le retrait d’Irak de ses troupes], le traînage de pieds de la
hiérarchie supérieure militaire trouvera un soutien considérable auprès de la
force politique constituée par les milieux d’affaires. Ceux-ci sont effarés par
l’hémorragie financière continue causée par les guerres, laquelle met en danger
leur capacité à obtenir le changement économique auquel ils aspirent.
Ce à quoi nous
pouvons nous attendre, de la part de Bush, c’est la fuite en avant éperdue. Mais
il risque de trébucher sur des dissensions dans son propre camp, ainsi qu’à des
embarras majeurs sur la scène mondiale, qui le contraindraient à se retirer
d’Irak. Le résultat net de tout ceci pourrait être tant un très fort mouvement
anti-guerre aux Etats-Unis, qui pourrait revitaliser la gauche, qu’une
renaissance vigoureuse de l’isolationnisme, qui a trouvé au cours de l’histoire
une base tant au sein de la gauche qu’au sein de la droite. On le voit :
dans le système mondial, l’agenda de Bush a des perspectives très médiocres sur
le long terme. Mais, pour le moment, il a des perspectives tout à fait
acceptable, sur les questions domestiques, à l’intérieur des Etats-Unis. Nous
pouvons fort bien obtenir un système judiciaire qui soit à même de faire
retourner la vie sociale en arrière. Et si telle est bien notre option, la
polarisation de la vie politique, dont tout le monde parle actuellement, risque
fort de connaître une escalade conduisant à des niveaux très sérieux de
conflictualité interne. Les Etats-Unis sont les premiers perdants des élections
de 2004 ; le monde peut fort bien s’avérer le grand gagnant.
Par
Immanuel Wallerstein
Traduit de
l’anglais par Quibla par Marcel Charbonnier
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Ces commentaires,
édités deux fois le mois, sont censés être des réflections sur le monde
contemporain, à partir non des manchettes du jour mais de la longue durée.
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