Fernand Braudel Center, Binghamton University

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Commentaire 163, 15 juin 2005

L'ambiguïté du "Non" français à la constitution européenne

 

 

Le 29 mai 2005, les français votaient dans un référendum pour rejeter la ratification de la proposition de constitution européenne. Trois jours plus tard, les hollandais faisaient de même. Dans les deux cas, les écarts étaient importants. Depuis lors, la presse mondiale ne cesse de discuter du futur de l'Europe, en tant que vision et en tant qu'institution. Mais les conséquences de ces votes sont extrêmement ambiguës.

 

Prenons le vote français. Trois groupes ont proclamé celui-ci comme une victoire : les néo-conservateurs aux Etats-Unis, une grande partie de la gauche française (et en particulier les altermondialistes), ainsi que les eurosceptiques de droite dans toute l'Europe. Aux Etats-Unis, William Kristol, éditeur d'un des principaux journaux néo-conservateur, The Weekly Standard, concluait son éditorial "Une nouvelle Europe?" avec un "Vive la France." les supporteurs du "non" dans la gauche française célébrèrent dans les rues de Paris. Quand aux eurosceptiques, ils se délectaient d'une première victoire tant attendue pour faire dérailler l'Europe.

 

Pourraient-ils tous avoir raison ? Considérons ce qu'ils fêtaient. Pour les neo-conservateurs américains, le "non" français (ainsi que le hollandais) représentait un échec pour les élites européennes arrogantes et anti-américaines et en tout cas pour leur ennemi juré du moment, Jacques Chirac. Kristol écrivait: "ceci est un moment d'espoir; d'espoir pour une Europe forte, pro-américaine, pro-liberté, au marché plus ou moins libre, et socialement mais aussi moralement rajeunie."

 

Pour les altermondialistes français, le "non" représentait plutôt l'opposé. Une claque aux valeurs conservatrices anglo-saxonnes et un rejet du néolibéralisme en tant que programme tel qu'il était incarné dans la Constitution proposée et tel qu'il est représenté par les membres de la commission européenne et la bureaucratie de Bruxelles (ainsi que, selon eux, par le gouvernement de Chirac en France). En ce qui concerne les eurosceptiques de droite, ce vote représentait un coup à cette même Commission et à la bureaucratie Bruxelloise qui à leurs yeux ne sont là que pour imposer le socialisme en Europe. Il y avait aussi un indéniable élément xénophobe dans le "non"français (et même plus encore dans le "non" hollandais), un rejet de l'éventuelle future admission de la Turquie à l'Union Européenne ainsi qu'une attaque contre les politiques d'immigration qui avaient admis autant de migrants musulmans en Europe.

 

Bien évidement, comme dans chaque référendum, le "non" a rassemblé des groupes très différents aux objectifs eux aussi très différents. Le différentiel de voix pour le "non" par rapport aux précédentes consultations semble provenir cette fois d'un nombre croissant de votants Socialistes ou Verts excédés par l'état de l'économie et inquiets à l'idée d'une expansion de la mondialisation, opinion qu'ils ont exprimée en triomphant du traité. Quant aux nouveaux "non" hollandais, ils semblent eux venir d'une peur croissante vis-à-vis des immigrants musulmans causée par de récents actes de violence.

 

Quelques soient les causes du vote, quelles en sont les conséquences ? Le vote "non" signifie la fin définitive de la Constitution proposée qui exigeait une ratification unanime, et il n'y a aucune probabilité que la France ou les Pays Bas organisent un nouveau vote pour annuler le premier. Ceci ne signifie pas, par contre, la fin de l'Europe institutionnelle. L'Europe conserve sa structure actuelle. Le problème est que la plupart des acteurs considèrent que la présente structure ne convient pas aux besoins d'une Europe étendue. La constitution proposée était supposée améliorer la situation en réduisant le nombre de cas exigeant l'unanimité et en créant deux postes centraux (un président et un ministre des affaires étrangères) pour renforcer sa solidité politique. Les gouvernements européens ne vont probablement pas essayer d'améliorer les structures présentes de nouveau avant un certain temps.

 

Un des principaux problèmes ayant amené à l'écriture d'une constitution et au rejet de celle-ci étant l'expansion européenne de 15 à 25 membres, les prochains projets d'expansion vont probablement être stoppés. La Bulgarie et la Roumanie devaient rejoindre l'Union en 2007. La CDU allemande dont on pense qu'elle gagnera les prochaines élections en 2006 a déjà annoncé qu'une fois au pouvoir elle utiliserait son veto ou ralentirait ces adhésions. Les chances de la Croatie, de la Macédoine, de l'Ukraine et bien sur de la Turquie semblent encore plus réduites aujourd'hui.

 

Certains apprécient en silence le résultat de ces votes. Tony Blair est l'un d'entre eux. Le "non" français a un certain nombre de conséquences positives pour lui. Il lui économise l'organisation du référendum promis au Royaume Uni en 2006 et de ce fait le sauve d'une défaite probable. Blair peut donc continuer à prétendre qu'il est en faveur de la Constitution rejetée mais qu'un référendum britannique n'est plus nécessaire. Par ailleurs, Blair n'est sûrement pas mécontent du camouflé infligé à Chirac (ainsi qu'à Schröder lors des précédentes élections régionales). Et ceci lui permet de reprendre son souffle suite à ses problèmes de politique intérieure relatifs à sa politique irakienne. Blair peut aujourd'hui se présenter comme le leader de l'Europe.

 

L'éditorial de Kristol est sans aucun doute un reflet de l'humeur du gouvernement Bush. Celui-ci essayait depuis quatre ans de saboter une Europe de plus en plus forte. Le rejet de la Constitution et la confusion qui en résulte est la première bonne nouvelle sur ce front en deux ans. À long terme, l'Europe va sans aucun doute continuer à se libérer de l'emprise américaine, mais aujourd'hui Bush s'intéresse plus au court terme, et à court terme ce "non" français lui est particulièrement favorable.

 

Quant aux altermondialistes français, qu'y ont-il gagné ? Ils ont démontré leur montée en puissance dans la famille française à gauche du centre. Le résultat du vote a de fait déstabilisé aussi bien le parti socialiste français que les Verts. Il est possible que d'importants réalignements aient lieu et il n'est pas certain que la coalition arc-en-ciel française à gauche puisse se reconstituer de manière à gagner les élections présidentielles de 2007, en particulier si la coalition centre-droite réussit mieux sa réorganisation que celle de centre-gauche.

 

Les altermondialistes ont-ils eu un impact majeur dans la lutte contre le néolibéralisme dans l'économie-monde ? Ils se portaient déjà bien avec la montée des sentiments protectionnistes dans les pays de l'hémisphère nord (Amérique du nord, Europe de l'ouest, Asie de l'est) et le vote français est un reflet de ceci. Ce vote va-t-il accélérer le mouvement ? Ceci dépend de deux facteurs. Le premier étant la capacité des altermondialistes de séparer dans la conscience populaire la lutte contre le néolibéralisme des sentiments xénophobes et anti-musulmans qui sont en train d’envahir l'Europe. Le second étant le niveau d'érosion de la position du gouvernement Bush dans l'arène géopolitique et donc son incapacité à tirer profit de ce recul de l'intégration politique européenne.

 

De nombreuses voix s'élèvent aujourd'hui pour dire qu'il est l'heure de "reprendre à zéro" la totalité du processus d'union européenne. Le problème étant depuis le début qu'une Europe plus sociale est impossible sans une Europe plus fédérée. Mais une partie significative des gauches européennes (et pas seulement la gauche française) a toujours été inquiète par le fait qu'une Europe plus fédérale signifierait une attaque contre les acquis sociaux dans leur propre pays. Tant que les gauches européennes seront incapables de mettre leurs forces à l'épreuve et de lutter pour ce qui en vaut la peine, et ceci dans le cadre d'une structure européenne plus fédérale, elles iront d'un référendum confus à un autre, elles n'auront jamais les forces nécessaires pour conserver les acquis sociaux nationaux et elles trouveront l'Europe incapable de jouer le rôle géopolitique qu'elles souhaitent que l'Europe joue vis-à-vis des Etats-Unis.

 

Par Immanuel  Wallerstein

 

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Ces commentaires, édités deux fois le mois, sont censés être des réflexions sur le monde contemporain, à partir non des manchettes du jour mais de la longue durée.]

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