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Commentaire n° 231, 15 avril 2008
« Le retour de la France dans
l’OTAN ? Pour de vrai ? »
Nicolas Sarkozy se donne de la peine pour avoir l’air pro-américain. Il s’est rendu spécialement à Kennebunkport en 2007 pour une visite intime à George W. Bush. Comme ni l’un ni l’autre ne parle la langue de l’autre, ils ont dû recourir à des interprètes. Aussi pourrais-je peut-être me permettre d’essayer de traduire ce qui se passe.
Oui, Sarkozy use d’un discours qui sonne bien
mieux aux oreilles des Américains que celui de tous ses prédécesseurs. Oui,
c’est aujourd’hui l’Allemagne, ce vieil et solide allié, et sa chancelière
conservatrice qui semblent inquiéter le gouvernement américain, bien plus que
cette bonne vieille France, peu fiable et anti-américaine. Et, oui, Sarkozy
semble partager la même rhétorique que Bush sur l’Iran, l’Afghanistan et Israël
(mais pas encore sur l’Irak).
Il faut toutefois noter les quelques réserves
glissées en douce dans le discours. Les Français envoient 800 hommes de plus en
Afghanistan mais seulement dans l’est du pays. Ce qui permet de libérer
quelques troupes américaines prêtes à être envoyées dans le sud, qui est la
région vraiment dangereuse. Menaçant de se retirer complètement s’ils
n’obtenaient pas gain de cause, les Canadiens ont insisté pour obtenir des
renforts dans le sud, où ils se trouvent quasiment seuls à devoir tenir les
positions. Les Allemands, les Britanniques et les Néerlandais ont refusé
d’envoyer leurs troupes dans le sud. Cela leur a valu les vives critiques du
Ministre de la Défense américain, Robert Gates. Aujourd’hui, la France a
gentiment donné aux Américains la possibilité de réaliser la mission qu’ils
avaient demandée à d’autres pays de faire. Quelle générosité d’esprit !
Oui, enfin, lors du sommet de l’OTAN à Bucarest,
la France a donné son aval à la proposition américaine d’établir des systèmes de
défense anti-missiles en Pologne et en République tchèque. Cependant, la France
a rejoint à grand bruit l’Allemagne (ainsi que la Grande-Bretagne, le Benelux,
l’Espagne et l’Italie) dans son refus de laisser davantage progresser les
candidatures d’adhésion à l’OTAN de la Géorgie et de l’Ukraine, au motif qu’il
s’agirait d’une provocation vis-à-vis de la Russie. La France a alors laissé
George W. Bush tenter sa chance directement auprès de Vladimir Poutine pour
régler cette question. Quelle générosité d’esprit !
En outre, la France a dit que sa participation à
l’OTAN serait désormais « pleine et entière » parce que – ou était-ce
à condition que – les Etats-Unis soutiennent désormais le principe d’une force
de défense européenne unifiée qui, pour rassurer, serait toujours liée d’une
façon ou d’une autre à l’OTAN. Compte tenu du fait que les Etats-Unis ont
combattu bec et ongle au cours des vingt dernières années contre l’idée d’une
défense européenne, ceci n’apparaît pas comme une mince condition. Il est vrai
que le Président Bush a soutenu oralement cette idée lors du récent sommet de
l’OTAN à Bucarest. Mais, comme Le Monde l’a averti dans son éditorial du
5 avril, intitulé « La France et l’OTAN », le discours de Bush
ne fut rien de plus qu’un discours. « Avant de revenir sur la décision
de 1966 [de retrait de la France du commandement intégré de l’OTAN] , M.
Sarkozy devra obtenir de vraies garanties américaines, des gestes, pas
seulement un discours. » Quoiqu’il en soit, Sarkozy a déclaré dans son
discours à Bucarest qu’une force de défense européenne était et son « ambition »
et sa « priorité ». Il est donc clair que la question n’est
pas close.
En annonçant le 7 mars 1966 le retrait de la France du commandement intégré de l’OTAN, le Général de Gaulle a accompli une chose de toute première importance. Toutes les troupes américaines ainsi que le quartier-général de l’OTAN durent quitter la France. En réalité, cette décision ne fut pas soudaine. Depuis des années, la France s’était peu à peu retirée de la structure intégrée. Et quand la France fit exploser ses bombes atomiques, De Gaulle annonça que l’arme nucléaire avait vocation à protéger la France « tous azimuts », chose qui n’était point agréable à entendre pour les Etats-Unis. Toutefois, De Gaulle prit soin de souligner que la France restait membre de l’OTAN, mais un membre souverain, qui ne saurait placer ses troupes sous commandement américain.
Tout comme la sortie de la France du commandement
intégré otanien fut quelque chose de progressif, il en a été de même de sa
pleine réintégration. C’est Jacques Chirac, et non Nicolas Sarkozy, qui engagea
ce processus en 1995 qui vit la France rejoindre le comité militaire de
l’organisation. Et comme on peut l’observer, la France n’est pas allée bien
au-delà depuis. La France ne fut jamais réellement en-dehors de l’OTAN ;
de même, elle ne s’apprête pas aujourd’hui à être réellement dedans.
A quoi servent alors ces grandes annonces de
changement de politique ? Le Monde a commencé son éditorial par la
phrase : « Les symboles comptent ». Sur le plan
symbolique, De Gaulle avait fait la déclaration d’une politique étrangère
française indépendante. Qu’est-ce que Sarkozy cherche à symboliser
aujourd’hui ? Non pas, comme Le Monde le fait remarquer, la
réintégration réelle, puisque dans les faits, la France est déjà largement
réintégrée.
Deux réponses possibles existent alors à cette
question. D’une part, Sarkozy a engagé un changement générationnel de la droite
française. A droite, ce sont tous les cadres (aujourd’hui vieillissants) du
gaullisme qui se sont opposés à son ascension vers le pouvoir. Il semble
vouloir purger la vie politique française de l’omniprésence de De Gaulle et le
reléguer au musée, chose réalisée avec « l’historial De Gaulle » au
musée de l’Armée, dans l’enceinte des Invalides à Paris. C’est un jeu
potentiellement dangereux pour Sarkozy, puisque la figure de De Gaulle
continuera probablement de peser lourd sur la droite française une dizaine
d’années encore.
L’autre réponse possible, c’est qu’il essaie de
poursuivre à la dérobée l’œuvre gaulliste. Il est clair qu’une force de défense
européenne unifiée a une tonalité très gaulliste. Après tout, on peut donner du
bout des lèvres toutes les garanties que l’on veut sur la manière dont cette
force complèterait l’OTAN sans jamais s’y opposer. Ce que cela signifie
pourtant, c’est qu’une fois cette force créée, les Européens pourraient décider
de dissoudre l’OTAN et se retrouver non seulement avec l’Union européenne et
l’euro mais aussi avec une force armée significative. Et il est concevable que
cette force armée pourrait s’entendre avec la Russie.
De toute façon, les néo-conservateurs américains
ne devraient pas se réjouir trop vite en pensant avoir récupéré la France dans
leur giron. Il est beaucoup trop tôt pour le dire.
Par
Immanuel Wallerstein
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