© Immanuel Wallerstein
(iwaller@binghamton.edu)
La première édition en 1983 de ce livre -
dont la traduction française est parue avant la version originale - s'appuie
sur une série de conférences prononcées en 1982. J'avais l'intention alors de
faire une analyse de l'essentiel du système capitaliste depuis ses débuts au
cours du long XVIe siècle. Je le considérais comme un système intégral, unique
et historique. Comme tout système, il contient des structures qui ont leurs
règles, c'est-à-dire leur logique, ainsi que leurs contradictions. Comme tout
système, il se maintient tout en évoluant en permanence ; bref, il est
historique. Comme tout système historique également, il a trois moments qu'il
faut analyser séparément : le début, moment de sa création ; la longue période
de son développement historique, pendant laquelle il vit sous ses règles «
normales » ; et enfin le moment de la crise structurelle, qui implique la fin
du système et une transition vers un autre système. Ce livre s'efforce d'être
l'analyse du deuxième moment, celui de la longue période de son développement
historique.
J'ai divisé le livre en trois chapitres,
discutant les trois arènes dans lesquelles on pourrait observer le système ; on
les appellera, faute de mieux, l'arène économique (ou du marché), l'arène
politique (ou des États), et l'arène culturelle (ou des idéologies et des
structures du savoir). J'ai terminé le livre avec une brève analyse du concept
du progrès (concept crucial pour le système capitaliste), ainsi qu'une
discussion succincte sur la transition possible du capitalisme vers un ordre
mondial socialiste.
Nous voici à peu près vingt ans plus tard,
et il faut admettre que le monde a beaucoup évolué. Il y a eu des événements
qui nous ont frappés tous - l'écroulement des socialismes « réellement
existants », au moins en Europe ; l'ascension fulgurante du néolibéralisme et
de la prétendue mondialisation; les guerres du Golfe, des Balkans, et de
l'Afghanistan (contre les Talibans); le mouvement
anti-mondialisation qu'on appelle parfois l'esprit de Porto Alegre (en
référence à la ville où se tient le Forum Social Mondial chaque année depuis le
début du siècle). On nous crie constamment que les anciennes analyses sont
périmées, sinon carrément fausses. Moi, je vous dis que je ne suis point
d'accord. Je pense que l'analyse que j'ai faite des structures du capitalisme
demeure aussi valable qu'auparavant. Je ne pense pas qu'il existe une nouvelle
version du capitalisme, ni en mieux ni en pire. Je doute fort qu'il existe même
quelque chose de nouveau au sein du système capitaliste qu'on pourrait appeler
mondialisation.
Pour défendre cette position manifestement
à contre-courant, je dois m'expliquer et proposer une interprétation des vingt
dernières années dans le cadre de l'approche du système historique que je
présente dans ce livre. Je vais commencer d'abord en soulignant les caractéristiques
spécifiques des Trente Glorieuses qu'a connues le monde après la deuxième
guerre mondiale. Je ferai ensuite le point sur les trois éléments mis en avant
par la plupart d'observateurs comme constitutifs de la soi disant
mondialisation : les flux internationaux de capitaux et de biens ; l'absence d'
« alternative » à cette mondialisation ; la puissance hégémonique du
gouvernement des États-Unis.
La période des Trente Glorieuses commence
avec la victoire des Alliés dans la guerre. En 1945, les États-Unis sont la
seule puissance industrielle à avoir échappé aux destructions de la guerre.
Déjà très forte en 1939, leur capacité industrielle a augmenté énormément
pendant la guerre : les États-Unis se trouvent sans concurrent économique
sérieux dans le monde. Les infrastructures de l'Europe, l'URSS, et l'Asie
d'Extrême-Orient sont largement détruites et ils ont tous besoin de «
reconstruction ». Aucun pays ne peut produire des biens aussi efficacement,
aussi bon marché, que les États-Unis, ce qui signifie que les entreprises
américaines peuvent concurrencer ces pays même sur leurs propres territoires.
Que ce soit un gros avantage pour les
États-Unis, c'est évident, mais il y a tout de même un côté moins positif. Ça
ne vaut pas grand-chose d'être le producteur le plus efficace s'il n'y a pas
d'acheteurs, ce qui est une question de demande effective. Au départ, il y en a
peu. Donc, il faut que les États-Unis aident ces pays à se reconstruire : le
Plan Marshall va créer des acheteurs.
Évidemment, à cette époque, il faut aussi
décider à qui doit profiter l'aide. Et là se pose la question de l'Union
Soviétique. L'alliance américano-soviétique de la deuxième guerre mondiale est
une alliance de circonstance. Sur le plan idéologique, ils se considèrent comme
des opposants, sinon des ennemis. Que faire une fois que la menace
nazi-fasciste n'existe plus ? Les avis sont partagés - c'est clair - mais la
décision ultime prend la forme de l'accord virtuel qu'on désigne communément
comme celui de Yalta - d'après le lieu de la dernière réunion de Roosevelt,
Churchill et Staline.
Au-delà de la rhétorique qui l'a obscurci
à la fin de la guerre et tout au long des années de Guerre Froide, l'accord
réel a trois composantes, 1/ L'Europe est partagée en deux zones d'influence,
plus ou moins là où s'arrêtent les troupes occidentales et soviétiques à la fin
de la guerre, c'est-à-dire sur une ligne allant de Stettin à Trieste, qui
scinde l'Allemagne en deux parties; en outre, il est tacitement convenu que ce
qui est en dehors de l'Europe se trouve du côté américain, sauf pour la Corée
qui est également partagée. 2/ Chacun des deux - les États-Unis et
l'Union Soviétique - peut faire ce qu'il veut dans sa zone, pourvu qu'il
n'intervienne pas dans celle de l'autre. La contrepartie est que les États-Unis
ne donnent rien pour la reconstruction de la zone soviétique. 3/ Chaque partie
a le droit d'essayer de diffuser ouvertement son idéologie et de dénoncer celle
de l'autre. C'est même quelque chose à encourager dans la mesure où cela
renforce la cohésion de chaque camp.
S'agissant du pouvoir militaire, on sait
clairement aujourd'hui que les États-Unis conservent la supériorité pendant
toute cette période, mais la puissance de l'URSS est suffisante pour instaurer
ce qu'on appelle alors l'équilibre de la terreur, lequel est un moyen efficace
de contraindre chacun des deux à respecter l'accord. En conséquence, celui-ci
est suivi assez scrupuleusement par les deux parties, jusqu'à ce que la fin de
l'existence de l'URSS le rende caduc. Une conséquence pourtant de l'accord est
la nécessité pour chaque côté de ressouder ses alliances, ou plutôt ses
dépendances l'OTAN pour les États-Unis, le Pacte de Varsovie pour les
Soviétiques. Les deux grands moments de tension - le blocus de Berlin et la
guerre de Corée - se terminent tous les deux par un retour à la ligne de
départ, ce qui renforce la solidité de l'accord de Yalta. La guerre de Corée
permet tout de même aux États-Unis de faire pour le Japon ce qu'ils ont déjà
fait pour l'Europe occidentale : aider sa reprise économique et le rattacher à
une alliance politico-militaire.
Si le monde n'est pas entièrement sans
turbulence dans les années cinquante et soixante, ce n'est pas à cause de la
Guerre Froide, mais malgré l'accord de Yalta. Les pays du Tiers-Monde - la
Chine d'abord, puis le Vietnam, l'Algérie, Cuba, entre autres - n'acceptent pas
le statu quo américano-soviétique et insistent pour chercher à atteindre leurs
propres objectifs. Le résultat est un peu curieux. Bien que les États-Unis dominent
le monde pendant cette période et dictent l'ordre politique mondial, les
mouvements anti-systémiques (la Vieille Gauche) ont l'air de triompher un peu
partout. Dans la zone soviétique, les partis communistes sont au pouvoir. Dans
la zone occidentale, les partis sociaux-démocrates (et leurs semblables comme
les Démocrates « New Deal » aux États-Unis) se trouvent au pouvoir, la plupart
du temps pour la première fois, au moins par alternance . Et dans le
Tiers-Monde, les mouvements de libération nationale s'imposent partout. J'ai
dit « bien que », mais peut-être faut-il écrire « parce que ».
Dernier élément de la situation et raison
pour laquelle on appelle cette période les Trente Glorieuses, c'est une période
d'expansion économique mondiale, la phase A d'un Kondratieff. Non seulement une
phase A, mais la plus grande phase A dans l'histoire de l'économie-monde
capitaliste. L'expansion de la production est colossale. Le taux d'urbanisation
est fulgurant Le chômage mondial est très bas, ainsi que les taux d'intérêt.
L'amélioration des conditions économiques et des profits est manifeste à
travers le monde. Et la position relative des classes ouvrières - leur
bien-être - progresse partout.
Les Trente Glorieuses s'achèvent entre
1967 et 1973. Cette fin est marquée par deux grands événements: le début de la
phase B d'un Kondratieff, donc une stagnation ou régression économique
mondiale; et la révolution mondiale de 1968. Il faut insister sur leurs
caractéristiques et sur leur interférence. D'abord la phase B: elle est la
conséquence du succès de la phase A. Les marchandises sont devenues si
profitables que tout le monde essaye d'entrer sur le marché, ce qui une
surproduction classique: trop de production par rapport aux acheteurs
possibles.
L'augmentation de la production est
mondiale. Mais elle se localise surtout en Europe occidentale et au Japon,
précisément les pays qui ont été aidés dans leur reconstruction par les
États-Unis. C'est-à-dire qu'en créant eux-mêmes un marché pour leurs produits,
les États-Unis ont ressuscité des concurrents sérieux. À partir des années
soixante, il n'est plus vrai que les États-Unis produisent plus efficacement
que l'Europe et le Japon. Les trois zones sont devenues plus ou moins égales.
Donc, chacun est leader sur son marché intérieur et les trois rivalisent sur
les autres marchés. Et grâce à cela, l'Europe occidentale et le Japon peuvent
commencer à se libérer de leur statut de pays clients pour devenir «
partenaires » et entamer la longue route qui leur permettra de devenir des
décideurs politiques indépendants.
La conséquence immédiate est pourtant que
tous les trois se trouvent dans des difficultés économiques. Les signes d'une
phase B sont bien connus: les taux de profit sont globalement moindres;
l'emploi régulier est par conséquent globalement moins certain. Les pays forts
s'efforcent d'être moins victimes de la régression mondiale que les autres en
exportant les maux (réduction de production, chômage) vers les autres. Dans un
marché mondial plus restreint, la réduction des coûts de production (surtout
les salaires) devient plus importante que celle des coûts de transaction. Il
s'ensuit qu'il y a une fuite d'entreprises productives hors des pays centraux
(qui sont chers du point de vue de coûts de production) vers des pays semi-périphériques
(où les coûts de production sont moindres bien que les coûts de transaction
soient plus élevés). L'endettement grandit afin de ne pas trop faire descendre
le niveau de dépenses courantes (mais évidemment cela crée finalement un
problème pour rembourser les dettes). Les vieux produits étant moins
profitables, on en cherche de nouveaux - l'innovation - qui pourraient offrir
au début des profits de monopole. Et finalement, puisque les taux de profit
provenant de la production sont réduits, les grands capitalistes se tournent
vers la sphère financière pour obtenir des profits substitutifs de spéculation.
C'est tout cela que nous constatons entre
1970 et 2000 : les taux de chômage sont élevés, alternant dans les pays du
centre mais continuels dans la plupart des autres pays Les « vieilles »
industries (sidérurgie, électronique, automobile) abandonnent assez largement
leurs anciennes localisations pour s'installer dans la semi-périphérie, où l'on
se vante d'avoir atteint le « développement », lequel ne va pas toujours se
poursuivre très longtemps. De nouvelles industries très monopolistiques
commencent à se créer dans les pays du centre (informatique, biotechnologie).
L'endettement est manifeste pendant la phase B avec des changements de lieu liés
aux mini-crises successives de dettes: dans les années soixante-dix, c'est au
tour du Tiers Monde et des pays socialistes de s'endetter; dans les années
quatre-vingt, c'est l'État nord-américain ainsi que de grandes transnationales;
et dans les années quatre-vingt-dix, ce sont les consommateurs (surtout
nord-américains) qui prennent le relais. Les dettes permettent aux débiteurs de
vivre un certain temps au-dessus de leurs revenus réels. Elles permettent aussi
à certains d'en tirer de grands profits spéculatifs dont d'autres paient le
prix. Dans chaque cas, il ne faut que dix ans pour qu'il y ait une « mini-crise
» de la dette.
Au sein de cette grande turbulence de
l'économie-monde, les luttes politiques se transforment. Les Trente Glorieuses
sont l'époque de la libération et du développement national. Les mouvements
anti-systémiques croient aller vers un monde éblouissant, vers le progrès
certain. Le choc de 1968 est donc rude. D'où vient-il ? En partie il marque
l'apogée de la lutte pour la libération. Mais surtout, il résulte de la
déception ressentie par les militants et les gens ordinaires du fait que tous
ces mouvements semblent être arrivés à faire de leur victoire un échec.
On a discuté dans ce livre des limitations
de la stratégie traditionnelle des mouvements anti-systémiques. Le point
principal tient au fait que les mouvements - qu'ils soient socialistes ou
nationalistes - ont adopté dans le dernier tiers du XIXe siècle une stratégie à
deux étapes : d'abord arriver au pouvoir étatique; puis transformer le monde.
Et pendant les Trente Glorieuses, comme nous avons noté, le premier objectif
est atteint dans la grande majorité des pays, à savoir la prise du pouvoir
étatique. Cependant, cela ne transforme pas le monde. Que ce soit dans les pays
du centre (France, États-Unis, Grande-Bretagne, Allemagne, Italie, Japon), dans
les pays socialistes (Chine, Tchécoslovaquie, Pologne), ou dans le Tiers-Monde
(Mexique, Inde, Sénégal), les mouvements de 1968 partagent tous deux thèmes.
D'une part, ils dénoncent le pouvoir hégémonique, les États-Unis, et en même
temps celui qui est en « collusion » avec eux, l'Union Soviétique (les deux «
superpuissances » comme aiment à dire les Chinois). D'autre part, ils
condamnent les vieilles gauches pour ne pas avoir rempli leurs promesses
historiques, tout en devenant défenseurs farouches de leur acquis.
La révolution mondiale de 1968 est au
début une réussite étonnante. Mais en quelques années, tout est réprimé. Donc
un feu de paille, mais qui laisse des traces énormes. D'abord, 1968 enterre le
grand consensus libéralo-centriste qui domine le monde politico-culturel depuis
1848 - la foi dans une diminution graduelle de la polarisation socio-économique
à travers les actions réformatrices des États. On cesse de croire que cela pourrait
se passer, ce qui libère à la fois les vrais conservateurs et les vrais
radicaux.
Les conservateurs lancent leur effort
contre-révolutionnaire qui s'appelle (un peu faussement) le néolibéralisme.
Objectif immédiat: défaire les avancées réalisées pendant les Trente Glorieuses
en ce qui concerne le niveau des salaires, les institutions redistributives du
bien-être, et les pressions sur les entreprises pour internaliser (prendre en
charge) les coûts liés aux déchets toxiques ou encombrants. Inutile d'insister
sur la liste des réussites de la droite mondiale: gouvernements Thatcher et
Reagan, réunions de Davos, G8, OMC, effondrement des gouvernements des grands
mouvements de libération nationale, désintégration de la zone soviétique, et
surtout abandon par presque toute la Vieille Gauche du discours socialisant
historique au profit de celui en faveur d'un discours de marché légèrement
amendé.
L'impact de tout ceci sur la gauche
mondiale, sous toutes ses formes, est déprimant et, pour beaucoup, profondément
décourageant. En même temps, il y a le lent mûrissement d'une autre stratégie
qui, aujourd'hui, est en train de redonner vie à cette gauche mondiale. Dans la
foulée immédiate de la révolution de 1968, fleurit pendant quelques années, un
peu partout, une série de groupes maoïsants (groupusculaires pour la plupart).
Ces groupes ne survivent pas très longtemps parce qu'ils ont comme unique
programme de relancer l'ancienne stratégie dans une forme plus « pure », plus «
à gauche ». Ils n'arrivent pas à convaincre grand monde que cela pourrait
donner des résultats plus intéressants que les révolutions antérieures.
Ce qui marche le mieux est ce qu'on
appelle la « Nouvelle Gauche » : les mouvements féministes, les mouvements
identitaires ethno-minoritaires (les Noirs aux États-Unis, les Beurs en
France), les Verts, les mouvements pour la liberté de choix sexuel (gays,
lesbiennes, etc.). Ils partagent tous deux caractéristiques. D'un côté, ils
critiquent les mouvements de la Vieille Gauche pour avoir négligé (ou relégué
aux calendes grecques, « après la révolution ») les problèmes qui constituent
leurs raisons d'être: le sexisme, le racisme, la destruction de
l'environnement, l'homophobie, etc. . D'autre part, ils cherchent une stratégie
nouvelle pour remplacer celle dont ils pensent qu'elle a échoué.
Cette bataille des critiques des fausses
priorités est largement gagnée. La plupart des mouvements qui descendent de la
Vieille Gauche acceptent aujourd'hui la légitimité de la critique de leurs
positions anciennes et s'efforcent de prendre en considération immédiate les
luttes contre le sexisme, le racisme, la destruction de l'environnement,
l'homophobie. En revanche, dans la recherche d'une nouvelle stratégie le bilan
de la Nouvelle Gauche est beaucoup plus ambigu. Tous ces mouvements subissent
le même débat interne qu'ont connu les mouvements et socialistes et
nationalistes pendant longtemps: faut-il être réformiste, ce qui veut dire,
faut-il essayer d'entrer dans les parlements du monde pour y faire adopter une
nouvelle législation ? Ou faut-il rejeter totalement et sans concession les
institutions et les pratiques courantes existantes ? Les Verts allemands ont
appelé ce débat celui entre les Realos et les Fundis.
Néanmoins, à côté de ce débat si
archaïque, lentement un autre mouvement émerge. Il insiste sur la tolérance
mutuelle nécessaire de tous ces courants les uns vis-à-vis de tous les autres ;
sur la nécessité de conjuguer leurs efforts contre le véritable ennemi, le
néolibéralisme qui sévit dans le monde politique ; sur la possibilité de
travailler ensemble sans structure centralisée, ni aux plans locaux ou
nationaux, ni au plan mondial. On pourrait donner à cela le nom de l'esprit de
Porto Alegre. On verra ce que cela va donner dans les vingt prochaines années.
Au début du XXIe siècle, on se trouve devant une version mondiale nouvelle de
la polarité classique entre le parti de l'Ordre et le parti du Mouvement, Davos
contre Porto Alegre.
Regardons maintenant les trois éléments
clefs qui pour beaucoup d'analystes, sans parler des essayistes,
constitueraient la mondialisation, cette prétendue nouveauté. Le premier aspect
de la nouveauté, pour presque tout le monde, est traduit par le nom : c'est le
fait d'être global. On nous dit, en effet, qu'auparavant il y avait des économies
nationales, gérées en autonomie par chaque État souverain (au moins les États
forts), dont les activités principales étaient situées au sein d'un seul pays
et dont les transactions trans-frontières pouvaient être limitées par l'État.
Maintenant, dit-on, ce n'est plus vrai depuis 10 ans, 20 ans, 50 ans (cela
dépend de l'analyste). À cause de la révolution informatique et de
l'amélioration du système de transport mondial, tout aurait changé. Les
marchandises et les capitaux traversent facilement les frontières politiques.
Les marchés importants ne sont plus nationaux mais mondiaux. Et les États sont
plus ou moins hors jeu.
Comme analyse de la réalité, cet argument
dénote une méconnaissance totale du capitalisme historique, le sujet de ce
livre. Le passé n'était pas du tout comme on le décrit dans ce conte de fées.
Lorsque l'on examine ce passé de près, on constate que la situation actuelle en
est tellement proche qu'on rencontre des difficultés pour mettre en évidence
des différences fondamentales. Car, depuis quatre siècles déjà, au sein de
l'économie-monde capitaliste, les marchandises et les capitaux traversent les
frontières. Et depuis 400 ans, aucune production importante n'est exempte de la
nécessité de trouver des éléments provenant de l'extérieur du pays où elle est
localisée (capitaux, intrants, mais aussi souvent travailleurs et aliments de
base pour les travailleurs). Et depuis 400 ans, les producteurs capitalistes
cherchent à vendre là où ils le peuvent, c'est-à-dire n'importe où dans le marché
mondial.
Évidemment, les producteurs ont des
concurrents. Cela s'appelle un système capitaliste. Donc, ils doivent faire
mieux que les concurrents afin de vendre bien sur le marché. L'idée que ce
n'est qu'aujourd'hui qu'on est censé être compétitif laisse rêveur. Sans doute,
aujourd'hui, il en est qui peuvent dominer le marché mondial, par leur
efficacité, par leurs relations politiques, par leurs astuces, ou par les trois
à la fois. Pense-t-on vraiment que ce n'était pas aussi vrai au XlXe ou au XVIIe
siècle ? Il n'y a que le nom des pays forts qui a changé, le lieu vers lequel
la plus-value coule le plus rapidement et le plus massivement.
Le capitalisme n'a jamais connu un moment
de véritable libre-échange, ni aujourd'hui ni jadis. Il y a toujours eu des
entraves à la libre circulation des capitaux, des biens et, surtout, des
travailleurs. En même temps, il y en a toujours eu certains pour essayer de
démanteler de telles barrières, en proclamant « laissez-faire, laissez-passer
». Et il y a toujours eu d'autres pour ériger ces mêmes barrières, afin de «
protéger » leurs pays des flux de capitaux, des concurrents étrangers
efficaces, des travailleurs à bas salaires.
Il faut regarder qui se met, qui se
mettait toujours, dans chaque camp. Et il faut évaluer leurs forces politiques
respectives à divers moments. Ceux qui sont les plus forts - soit qu'ils
produisent les biens meilleur marché soit qu'ils profitent de liens politiques
ou d'attaches culturelles qui leur donnent un accès privilégié à certains clients
- veulent toujours la disparition des barrières étatiques (douanes, quotas,
subventions) afin de pouvoir gagner sur le marché sans encombre. Quant à ceux
qui risquent de perdre sur un tel marché, ils réclament la protection de l'État
contre des concurrents qu'ils qualifient d'illégitimes, parce que ce sont des
étrangers, parce que ces concurrents sont « grands » tandis qu'eux sont «
petits » ; parce que ce sont des concurrents qui exploitent leur force de
travail plus férocement qu'eux, producteurs nationaux qui offrent à leurs
travailleurs un niveau de salaires convenable ; parce que ces concurrents
ruinent l'environnement alors qu'eux sont soumis aux exigences contraignantes
de leurs propres gouvernements.
Remarquez que les producteurs forts se
trouvent très souvent dans des pays forts. Leur gouvernement est plus en mesure
de les aider à obtenir des règles internationales qui leur servent plus qu'à
leurs concurrents plus faibles. Souvent, donc, ils gagnent. Mais les pays forts
ont rarement une politique cohérente. Chez eux, il y a normalement non
seulement des industries bien compétitives mais aussi de vieilles industries
qui ont besoin de protection, précisément parce qu'elles ne sont plus vraiment
compétitives sur le marché mondial. Les gouvernements les plus farouchement
favorables au libre-échange - les États-Unis au XXe siècle, la Grande-Bretagne
au XIXe, les Provinces Unies (les Pays-Bas actuels) au XVIIe -étaient toujours
prêts à protéger chez eux ceux qui étaient faibles sur le marché mondial mais forts
sur le plan politique national. Il existe une large dose d'hypocrisie dans les
positions officielles.
Néanmoins, insistent les partisans de la
thèse de mondialisation, la réalité actuelle est que le marché mondial est
devenu vraiment ouvert pour la première fois. Cela aussi n'est pas exact. Il
est vrai qu'il existe moins de barrières étatiques contre les flux maintenant
qu'à l'époque des Trente Glorieuses. Mais il n'existe pas une ouverture plus
grande que celle de la période 1900-1913. Le fait est que le degré d'ouverture
du marché mondial est cyclique, et a été cyclique depuis 400 ans. Il semble
bien probable au début du XXIe siècle que nous soyons en train d'entrer de
nouveau dans un moment relativement plus protectionniste. La soi-disant
mondialisation pourrait bien être un fantôme historique dans un court avenir.
Mais si cela est vrai, pourquoi a-t-on
fait tant de bruit autour du concept ? Certainement, sinon les savants ou les
essayistes, du moins les capitalistes comprennent comment fonctionne
véritablement l'économie-monde capitaliste. Sans doute, plus ou moins. Là n'est
pas la question. Si la mondialisation n'est pas un concept analytique utile, il
est bien utile comme rhétorique. C'est Mme. Thatcher qui a donné le ton il y a
longtemps. Elle a lancé le slogan : TINA - acronyme anglais pour « There is no
alternative », c'est-à-dire « il n'existe pas d'alternative ». C'est un slogan
à l'intention de tous les hommes politiques, surtout ceux des pays moins forts,
plus périphériques. C'est un moyen de leur dire qu'ils doivent démanteler tout
ce qui gêne l'entrée et la sortie de capitaux, et tout ce qui gêne l'entrée des
biens dans leurs pays.
Mais s'il n'y a vraiment pas
d'alternative, il est peine perdue de le proclamer. C'est précisément parce que
les alternatives existent bel et bien qu'on veut faire croire qu'il n'en existe
pas. En effet, tous ceux qui résistent au joug écrasant de la mondialisation,
on les menace à la fois de sanctions immédiates et de punitions à plus long terme.
Immédiatement, il s'agit de la politique énoncée par le FMI et le Trésor des
États-Unis, qui annoncent qu'ils n'accordent ni prêts ni aides pour le «
développement » aux pays qui ne respectent pas l'obligation de laisser les
portes ouvertes. Et puisque, en temps de stagnation économique mondial (ce que
nous avons vécu depuis les années soixante-dix), les gouvernements (surtout
dans les pays périphériques) ont souvent besoin d'assistance pour surmonter
les déficits à court terme, cette prise de position des grandes institutions
financières est bien nuisible ; elle peut même faire tomber des régimes. Donc,
le TINA est une cravache souvent féroce.
À la longue, on dit à ces mêmes
gouvernements, aux mouvements politiques, aux populations, qu'ils ne seront pas
en mesure d'avancer sur l'échiquier économique mondial sans suivre une telle
politique néolibérale. C'est dire qu'on met en avant un argument scientifique
qui prétend que la vraie compréhension des réalités économiques se trouve dans
les œuvres classiques du libéralisme économique. Voilà qu'on se retrouve sur le
plan de la science sociale. En lisant ce livre, vous avez vu que je trouve une
telle vision du monde non seulement fausse mais irréelle. Je vous en ai proposé
une vision assez différente. À vous de les évaluer toutes les deux.
En tout cas, il semble clair que la
rhétorique a eu de l'effet, mais que cet effet est arrivé à son niveau maximum.
Depuis le début des années quatre-vingt-dix, les gens ordinaires ont montré une
méfiance croissante à l'égard du TINA, en faisant élire un peu partout des
partis qui se proclament de centre-gauche. Je sais bien que ces partis se
déclarent convertis aux vertus du marché et même de la mondialisation. Mais ils
offrent un peu de sécurité, un aspect un peu social à l'action gouvernementale.
Cela suffit à un public qui se sent en danger et qui cherche se protéger contre
les vents du marché ouvert. À partir de la fin des années quatre-vingt-dix, ce
public se montre prêt à aller plus loin. Ceci prend forme dans ce grand mouvement
« anti-mondialisation » que j'appelle l'esprit de Porto Alegre, dont le slogan
est « un autre monde est possible ». Effectivement, s'il n'est pas vrai que le
marché mondial soit vraiment plus ouvert aujourd'hui qu'historiquement, il est
encore moins vrai qu'il n'existe pas d'alternatives.
Nous arrivons à la troisième
caractéristique supposée de la mondialisation : le pouvoir hégémonique et
presque incontestable des États-Unis, la seule superpuissance, qui fait ce
qu'elle veut. Et ce qu'elle veut s'appelle mondialisation. Là encore, je suis
en désaccord complet. Je considère que l'hégémonie américaine dans le
système-monde est parvenue à son apogée à la fin des années soixante, et
qu'elle se trouve depuis en lent mais continuel déclin. Elle ne peut pas faire
ce qu'elle veut, même si certains de ses dirigeants pensent le contraire.
Le pouvoir hégémonique américain s'est
construit après 1945 sur trois piliers, comme nous avons déjà indiqué. Le
premier, peut-être le plus important, était l'avantage réel qu'avait très
largement la production des États-Unis sur le marché mondial par rapport à
celle des autres pays. Et avec cette force productive, les États-Unis
dominaient aussi le commerce mondial et la finance mondiale. Deuxièmement,
étant donné ce pouvoir économique, ils ont pu construire des alliances
politico-militaires avec l'Europe occidentale et le Japon, dans lesquelles ces
pays jouaient le rôle des pays clients. Et troisièmement, ils ont gardé une
supériorité militaire sans appel.
Ils ont perdu depuis cet avantage
économique. En effet, on l'a remarqué, les productions européenne et japonaise
rivalisent avec celle des États-Unis. Donc ceux-ci ne peuvent plus s'emparer du
commerce mondial. Ils gardent peut-être une position plus forte dans l'arène financière,
mais cela ne peut pas durer très longtemps encore. Les relations avec leurs
alliés sont en train de subir la conséquence politique logique de cette perte
d'avantage économique.
Seule reste la supériorité militaire. Mais
dominer militairement est toujours difficile à la longue, comme tous les
empereurs de l'histoire l'ont appris à leurs dépens. Le pouvoir militaire s'use
sur trois fronts. Il crée ses propres résistances. Il coûte très cher en
argent. Il perd ses appuis internes quand le coût en vies devient trop fort.
Bien sûr, on pourrait essayer de gagner les batailles sans supporter ces frais
(c'est la politique actuelle du gouvernement américain). Mais cela suppose
qu'il puisse toujours et continuellement contrôler suffisamment la situation
afin que le prix reste limité. J'en doute fort. Il y a en outre un facteur
socio-psychologique dans le pouvoir militaire. On est d'autant plus fort que
tout le monde croit qu'on l'est. Si cette croyance de ceux que l'on cherche à
dominer disparaît, l'avantage militaire peut s'écrouler rapidement. Encore une
fois, la rhétorique compte, mais la rhétorique ne peut pas tout à elle seule.
Si donc la « mondialisation » n'est pas la
bonne façon de caractériser la situation actuelle, est-il vrai pour autant que
rien ne soit nouveau ? Non. Je pense effectivement que nous sommes entrés dans
une nouvelle ère. Loin d'être le triomphe et l'apogée du système capitaliste,
je crois que c'est l'ère de sa crise. Mais ce n'est pas le sujet de ce livre
qui s'intéresse au fonctionnement du système capitaliste dans son long
développement historique. Il s'agit plutôt de ce troisième moment de tout
système dont j'ai parlé, la période de sa fin et de sa transition vers un autre
système. J'ai présenté cette question dans un autre livre (L'Utopistique ou
les choix politiques du XXIe siècle, Éditions de l'Aube, 2000).Tout ce que
je veux souligner ici, c'est l'incertitude de l'issue de la transition. On vit
dans un monde toujours plus chaotique, ce qui est normal pendant la
désintégration d'un système historique. On ne peut être certain que d'une seule
chose : le système actuel ne peut pas continuer à exister ; il est en train
d'épuiser ses mécanismes d'ajustement. Mais ce qui va en sortir, le nouveau
système-monde (ou les nouveaux systèmes-monde), ne peut pas être prédit. Ce
nouveau système-monde pourrait être beaucoup mieux, mais il pourrait aussi
être bien pire que l'actuel. On ne peut pas le prévoir ; maison peut lutter
pour que ce soit un monde plus démocratique et plus égalitaire que le nôtre.
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